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C’est une plante qui était très prisée dans plusieurs coins du pays. Que ce soit au nord ou au centre du pays, le café arabica occupait la grande partie des propriétés, bien entretenues et productives. Actuellement, la réalité est troublante. Surnommés dans le temps ‘’ or noir’’, les caféiers sont aujourd’hui à l’abandon, délaissés. « Nous nous sommes plus intéressés par cette plante. Car, elle n’est plus productive. Elle est très exigeante en termes d’entretien mais à la récolte, on n’y trouve rien », indique Isidore Nyabenda, un caféiculteur de la commune Butaganzwa, province Kayanza. Il donne l’exemple de la saison 2020-2021 où il a dépensé plus de 400 dollars américains pour l’entretien de ses caféiers. « Mais, à la récolte, je n’ai même pas pu récupérer la moitié de mon investissement », se lamente-t-il. Il se rappelle des années glorieuses de cette plante : « Dans le temps, à la fin de la saison, nous pouvions habiller nos enfants, nos épouses, payer les frais scolaires, etc. Mais, aujourd’hui, le caféiculteur ne reçoit que des miettes ».

Déçu, cet homme indique qu’il a décidé de déraciner beaucoup de ses caféiers pour y planter du haricot, du maïs et des bananiers.

Même regret chez Joseph Kamwenubusa, un autre caféiculteur de Ngozi. D’après lui, les caféiculteurs ne tirent presque rien du café : « Pourquoi continuer à entretenir une culture qui ne te donne rien ? Ce sont les grands commerçants qui en profitent alors qu’ils n’investissent rien dans la production. C’est pourquoi les gens n’entretiennent plus leurs vergers et préfèrent y installer des cultures vivrières. »

Et de préciser qu’aujourd’hui, un kg de haricot est vendu autour de un dollar américain alors qu’un kg de café cerise n’atteint pas 0,5 dollar américain. « Or, si on cultive le haricot, on peut récolter deux fois par an alors qu’il faut attendre au moins cinq ans pour qu’un plant de caféier donne des fruits », explique-t-il.

Une situation identique à Gitega, au centre du pays. Les caféiers sont mélangés avec des haricots, du manioc, … et dominés par les bananiers. Et les caféiculteurs justifient leur choix : « Au Burundi, le café se porte bien. Il y en a qui essaient de l’entretenir surtout les plus âgés, mais, beaucoup d’autres vergers sont à l’abandon. Ils ne sont plus entretenus », raconte Mélance Hakizimana, un vétéran caféiculteur de la localité Giheta, province Gitega.

Il signale que, par exemple, pour entretenir ses six mille caféiers, il a dépensé autour de 3400 dollars américains et à la récolte, il a eu moins de 100 kg alors qu’il y a quelques années, il pouvait arriver à cinq tonnes. « Avec une telle production et les miettes qui reviennent aux caféiculteurs, on se sent découragé. Et on préfère donner la priorité aux cultures vivrières », note-t-il.

– Tout a commencé avec la crise de 1993

D’après Joseph Manirampa, président de la confédération nationale des caféiculteurs (CNAC), Murima w’isangi, le déclin de la filière café a débuté avec la crise politique de 1993. « Beaucoup de vergers ont été brûlés, d’autres délaissés. Et en cette période de crise, l’encadrement des caféiculteurs n’était plus la priorité » souligne-t-il, notant qu’avec l’insécurité, les gens ne pouvaient pas s’occuper de leurs vergers. « Ce n’est qu’après la cessation des hostilités entre l’armée régulière et les différents mouvements rebelles que les gens vont encore penser à s’occuper de leurs caféiers ». Joint par l’Agence Anadolu, Ntirabampa affirme que cette crise politique a contribué au déclin de certains secteurs économiques de la vie nationale dont la filière café.

Dieudonné Ngowembona, économiste et ancien ministre burundais des Finances, lui, évoque des facteurs endogènes et exogènes.

« Les causes de cette situation sont d’abord exogènes. Ici, nous pouvons citer les cours mondiaux qui sont très volatiles au niveau de la bourse. Et notre café aussi est tributaire de la bourse de New York. Cela fait que les faibles recettes revenues aux producteurs, menacent implicitement leur motivation. Ainsi, ils ne s’adonnent pas pleinement à cette culture », analyse-t-il dans une déclaration à Anadolu.

Il évoque également le changement climatique, qui, selon lui, est un des facteurs perturbants la production du café au Burundi : « Les précipitations sont souvent inférieures à 1200mm par an qui est la limite inférieure en dessous de laquelle, le caféier est soumis à un déficit hydrique ».

En ce qui est des causes endogènes, Ngowembona cite la faible application de la fertilisation minérale dans les caféiers, l’objectif de maintenir les caféiers à l’état jeune qui n’est pas atteint dans beaucoup de cas suite au manque d’une politique soutenue de la taille de régénération ainsi que la vieillesse des vergers. « Le paillis est insuffisant et les retards de paillage sont enregistrés. Notons aussi le désintéressement de la jeunesse pour cette culture », poursuit-il.

D’après lui, les jeunes préfèrent se rendre dans les milieux urbains en quête d’emplois beaucoup plus rémunérateurs laissant les caféiers à leurs parents souvent plus âgés et incapables de les entretenir.

La pression démographique impacte négativement aussi cette filière. Ici, il souligne des cas où les vergers sont en train d’être envahis par des constructions mais aussi par des cultures de subsistance pour la survie des ménages.

Interrogé par Anadolu, Prosper Niyoboke, un autre économiste et professeur des universités estime que la multiplication des sources de revenus y est aussi pour quelque chose : « Avant il y avait vraiment cette envie, il n’y avait pas d’autres alternatives mais comme pour le moment ces producteurs se rendent compte que finalement il y a d’autres substituts financiers qui sont parfaits, ils peuvent remplacer le café », note-t-il, rappelant que dans ces paysans ne cultivaient pas le café pour eux : « C’était un canal qui drainait de l’argent, qui, permettait à la famille de pouvoir se financer, avoir accès à l’argent, s’approvisionner en d’autres biens et services qui ne sont pas localement produits ».

– Les chiffres sont révélateurs

Au Burundi, les données sur la production du café montrent que la chute a débuté avec la crise de 1993. En effet, pour la campagne 1992-1993, la production était de 46 134 tonnes de café vert. Et malgré le réengagement de l’Etat dans ce secteur en 2020 après l’échec de la libéralisation de la filière, le secteur peine à se relancer.

Selon les données de la Banque centrale, en 2019, le Burundi a exporté 21.684,4 tonnes pour 69.796,3 millions BIF (autour de 34 millions de dollars américains). En 2020, les exportations ont chuté jusqu’à 12.896,2 tonnes pour rapporter 58.427,9 millions de francs burundais (autour de 28 millions de dollars américains) tandis qu’en 2021, la quantité de café exportée a été de 9.211,9 tonnes pour 54.427,9 millions de francs burundais (autour de 26 millions de dollars américains).

Pour la campagne 2021-2022, le ministère de l’Environnement, de l’Agriculture et de l’Elevage indique que la quantité globale de café vert produite est de 6490 tonnes et 662 kg et la quantité exportée jusqu’au 15 mars 2022 était de 6216 tonnes et 648 kg pour une valeur de 26.025.454 dollars américains.

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